Mes grands-parents maternels que j’appelais familièrement Pépère et Mémère habitaient à Branscourt, petit village d’une centaine d’habitants, situé à 18 km de Reims. On atteignait ce village en quittant la route nationale de l’axe Reims – Soissons, on parcourait deux kilomètres sur une petite route de campagne qui montait légèrement à travers le bois de la « Crépine » en sinuant, puis redescendait dans un creux entouré de coteaux, où l’on apercevait à gauche, après les premières maisons, l’église et à droite un grand mur très haut entourant une « propriété ». Mes grands-parents occupaient une maison à l’entrée de la grande propriété appelée « le château ». Un premier château avait été détruit par les allemands en 1918 pendant la guerre (un incendie selon les dires de mon grand-père).
château de Branscourt détruit
La minuscule église entourée de son cimetière bordé de cyprès était, je m’en suis rendue compte à l’âge adulte, très simple. Quand j’étais enfant, j’étais impressionnée par les tableaux du chemin de croix, quelques candélabres sans valeur, l’hôtel recouvert de dentelle et les bouquets de fleurs fraîches que certaines paroissiennes apportaient plusieurs fois par semaine. Je ne voyais pas les murs craquelés, le carrelage usé et gondolé, les vieilles chaises dépareillées… On entrait par une petite porte latérale au fond de l’église et, à Noël, j’avais la vision immédiate d’une « grande » crèche avec de la vraie paille dans un coin illuminé par de grands cierges. Le soir de la messe de Noël, c’était magique avec les chants, les cierges que chacun tenait à la main et tout le village réuni (ou presque) bien que certains soient obligés d’apporter leur propre chaise. Ma grand-mère ayant préparé la maison pour le réveillon et voulant probablement faire pénitence, nous restions debout, dans un froid glacial car l’église n’était pas chauffée. Je ne comprenais rien aux rites car j’étais trop jeune, ni n’entendait le latin, et lorsque nous avions pu trouver une chaise, certains Noëls, je demandais sans cesse à ma grand-mère s’il fallait se lever ou s’asseoir. Les chaises du fond de l’église n’ayant pas de prie-Dieu, seuls les enfants et les volontaires s’agenouillaient sur le carrelage. Cela me permettait de bouger un peu car la Messe était longue mais quel inconfort pour mes petits genoux de fillette pendant ces années. La légère collation prise à la maison avant la messe était loin et comme j’avais peu d’appétit à table à cet âge je m’en passais facilement ; ce que j’attendais impatiemment c’était la « bûche de Noël », seul gâteau que ma grand-mère achetait chez le pâtissier avec la Galette des Rois. Pour toutes les autres occasions, elle nous régalait entre autres de tartes, de brioches, de clafoutis, de crêpes, d’œufs à la neige (îles flottantes) de gâteaux de riz, de semoule aux raisins et d’entremets parfumés…
L'église vers 1914 - 1918
A partir de l’église la rue remontait en direction du « monuments aux morts » situé sur une placette gravillonnée devant un « bar, épicerie-bazar », que l’on appelait entre nous chez la « mère Jagie ». L’établissement était divisé en deux parties : un couloir central qui desservait à gauche un bar avec une salle qui me semblait très grande et, à droite, l’épicerie-bazar où régnait un désordre indescriptible dû à l’entassement de divers objets où les casseroles voisinaient avec les tabliers et les tapettes à mouches. Je n’ai jamais connu les véritables nom et prénom de cette épicière mais on trouvait pratiquement tout le nécessaire chez elle : épicerie, conserves, fromages, mercerie, droguerie, quincaillerie, chaussons, quelques vêtements, cartouches pour la chasse, tabac… peu de légumes car au village tout le monde avait son jardin, mais les oranges et les bananes étaient présentes. Quand j’étais malade et obligée de restée couchée avec de la fièvre, ma grand-mère me rapportait de chez la « mère Jagie » un cahier de coloriage et une petite boîte de 6 crayons de couleur ! je baignais dans la joie et quand j’eu compris le rite, dès le passage du Docteur, je demandais si j’aurai droit à mon cahier de dessins (un enfant ne réclamait pas à cette époque, du moins dans ma famille).Et quand j’étais malade très longtemps, au moins plus de 3 jours, j’avais droit à un deuxième cahier ! Mais quand ma grand-mère, qui gérait ses finances très serrées, était réticente, alors je me tournais vers mon grand-père qui ne répondait généralement pas mais rapportait l’objet convoité.
Après la place du monument aux morts devant lequel d’ailleurs chaque année au mois de Novembre une gerbe était déposée par Monsieur le Maire, avec défilé des anciens combattants des guerres de 14-18 et de 39-45 précédés par la fanfare de 6 ou 7 musiciens dont mon grand-père était le « chef » car il jouait du clairon, la rue redescendait en pente douce, passait devant la plus grande ferme de Branscourt à droite, puis remontait jusqu’à la place de la Mairie à gauche.
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Ancienne carte postale de Branscourt après la guerre 14-18. Rue principale en direction de la Mairie. On aperçoit des décombres à gauche qui se situent devant la cour de la grande ferme à droite. |
La Mairie était une construction en pierre, simple mais assez grande pour abriter le bureau du maire, une grande salle pour les mariages et un logement de fonction à l’étage. Face à la mairie, à droite, une partie du bâtiment était destinée à abriter l’école primaire. Sur cette place de la mairie une grange immense servait à stocker la paille ; elle appartenait à la deuxième ferme importante de Branscourt que l’on voyait un peu plus loin en reprenant la rue principale à une centaine de mètres. On passait d’autres habitations sur 200 m puis on sortait du village. Quelques chemins de terre partant de cette rue principale desservaient d’autres habitations, jardins et petites fermes.
Grande ferme
Dans la plus grande ferme de Branscourt, après le monument aux morts et à une centaine de mètres de chez mes grands-parents, ma grand-mère allait chercher chaque fin de journée un litre de lait frais dans son grand pot en aluminium. J’y allais quelquefois à sa place, surtout en été, car j'aimais passer devant le jardinet et la maison dont la façade était ornée de rosiers grimpants magnifiquement fleuris.
Dès que je rentrais à la maison, le lait était mis à bouillir sur la cuisinière à bois dans un autre pot en étain recouvert d’un couvercle percé de trous pour empêcher le lait de « se sauver » comme on disait. Quand le lait était un peu refroidi, il m’arrivait de manger la peau bien crémeuse formée sur le dessus : un régal ! Quand ma grand-mère prenait deux pots de lait frais à la ferme, c’était pour confectionner du fromage blanc après l’avoir laissé égoutter quelque temps ; le petit lait récolté était donné aux chats ou bien aux chiens pour les « vitamines » comme on disait à ce temps là.
A l’intérieur de la ferme, un local avait été mis à la disposition de Mademoiselle Désenclos (mes excuses si j’orthographie mal son nom, on ne me l’a jamais appris) qui assurait les leçons de catéchisme. Je commençai à suivre l’enseignement dès mes 4 ans ½ et ceci se passa semaine après semaine dans la plus grande frayeur. Je m’explique : en effet, pour rejoindre la pièce mise à disposition par le propriétaire il fallait passer devant la belle habitation et le jardin de roses (pas de problème) puis tourner à droite et longer le mur de la maison pour aller jusqu’à l’arrière du bâtiment. Le chenil du propriétaire, sous forme de bâtisse construite en dur avec une séparation pour chaque chien, débouchant sur deux grandes cages grillagées en plein air, était construite de l’autre côté du passage que je devais emprunter et ce passage ne mesurait qu’un petit mètre de large ! deux énormes chiens de garde genre molosses, se dressaient sur les barreaux, montrant les crocs, bavant en aboyant férocement. Rien à voir avec les chiens de chasse de mon grand-père avec lesquels je me roulais dans l’herbe pour jouer…
Ils étaient énormes, luisants, noir et fauve, et debout, me dépassaient deux fois en taille. Leurs aboiements me terrifiaient, j’avais peur qu’ils n’abattent les grilles et ne fassent qu’une bouchée de moi. Il faut dire que Melle Désenclos nous lisait la bible pendant les cours de catéchisme et semblait affectionner particulièrement les récits des martyrs, des lions et l’enfer que nous pourrions connaître si nous n’étions pas de bons petits enfants. Après une heure de cette ambiance, lorsqu’il fallait passer pour sortir devant les immenses chiens de garde, je croyais à chaque fois ma dernière heure arrivée, à tel point que je commençai à faire des cauchemars et refusais, sans le dire, d’aller suivre mon catéchisme : il me suffisait de disparaître dans mes bois une bonne heure et je revenais pour le repas ! (je n’avais que 4 ans ½ ! )
Cela aurait pu durer si Melle Désenclos, s’inquiétant de mon absence durant 3 ou 4 cours, n’avait sonné un jour la cloche du portail à l’heure du repas de midi pour rencontrer ma grand-mère, étant sûre de la trouver dans sa cuisine. Je fus obligée de m’expliquer et avec honte racontais mes cauchemars et ma terreur pendant ces semaines… Je ne savais pas que d’autres enfants avaient également très peur mais ils n'en avaient pas parlé, je ne l'appris qu'après cette histoire !
Un arrangement fût trouvé et je vis ensuite une personne de la ferme toujours présente près du chenil pour calmer les chiens lorsque nous allions rejoindre Melle Désenclos pour le catéchisme. Ceci dit, son enseignement bien que dispensé avec bonne volonté n’était pas adapté à de jeunes enfants de moins de 6 ans et, en ce qui me concerne, je ne fis pas la différence entre Jésus, Dieu et le Père Noël, ainsi que le découvrit plus tard, à Paris, le Père de notre paroisse chargé du catéchisme lorsque j’y arrivai après mes 8 ans ½. Tout fût à refaire et je suivis à nouveau l’enseignement du catéchisme jusqu’à l’âge de ma communion solennelle à 11 ans en 1958.
Ci-dessous une galerie comportant des photos récentes de la Mairie-Ecole, du Monuments aux Morts devant le bar-épicerie (que l'on ne voit plus à cause des arbustes) et de la grande ferme.