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2 - L'école

En 1952, je n’étais pas encore scolarisée car je n’avais pas atteint ma sixième année. C’était  en décembre que la municipalité fêtait le Noël des enfants en organisant la distribution d’oranges et de babioles sous une grande tente bâchée en face de la principale ferme.  Du vin chaud était servi aux adultes et du chocolat aux enfants car tout le monde était convié à cette petite fête qui avait lieu l’après-midi et se terminait quand la nuit tombait. Il faisait généralement très froid en Champagne en hiver et je me rappelle que la neige était présente. Un grand brasero dans un bidon troué rougeoyait au milieu de la tente et tout le monde voulait s’en rapprocher jusqu’au moment où les effets du vin chaud commençaient à se faire sentir. Les personnes âgées et les enfants non scolarisés étaient invités, donc mes grands-parents m’avaient accompagnée pour la circonstance car l’institutrice avait dit à ma grand-mère que tous les enfants (même non scolarisés) auraient un petit « cadeau ».

 

J’écoutais et je parlais aux « grands » du cours préparatoire qui avaient commencé l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Je me sentais inférieure  de ne pas savoir toutes ces choses car ils faisaient, comme on dit, « leur important ». Madame l’institutrice qui était l’épouse de Monsieur le Maire et qui pour comble s’appelait « Madame Curé » parla beaucoup avec ma grand-mère… Je me souviens avoir reçu une orange et quelques bonbons pour la circonstance.

 

Entre Noël et Nouvel-An, dans ma petite tête de fillette, je me disais que l’école ça me plairait bien, que j’aurais moi aussi un beau livre avec des images, des crayons de couleur et surtout une plume avec un encrier. Il faut dire que mon grand-père utilisait une plume qu’il rangeait dans un plumier et de l’encre bleue pour certaines écritures et qu’il m’était formellement interdit d’y toucher. J’avais le droit de barbouiller avec un stylo Bic et des bâtons de couleur mais point de plume ni d’encrier.

 

Donc, j’abordais directement le sujet avec ma grand-mère en lui disant que je voulais aller à l’école pour apprendre car je m’ennuyais !  Mon temps libre était bien rempli jusqu’à présent par moult cavalcades dans la neige en hiver et dans l’herbe en été, mais tout à coup cela ne présentait plus d’intérêt, je ne voyais que de l’ennui à l’horizon… Chaque jour, pendant les fêtes, j’assiégeais ma grand-mère pour avoir gain de cause et un beau matin, Madame l’institutrice vînt nous rendre visite et la question de confiance fût posée :

 

 «- aimerais-tu aller à l’école Jocelyne ? »

 

La réponse fusa :

 «- oui madame »

 

Elle m’expliqua que je n’aurai mes six ans qu’en mai prochain, qu’elle voulait bien que j’aille en classe mais que ce serait un essai. Comme j’allais commencer en cours d’année et que j’avais du retard par rapport aux autres, si je ne pouvais pas bien apprendre, je devrais redoubler l’année du cours préparatoire au mois d’octobre. Aucune importance, je n’écoutais plus ses explications, une seule chose comptait : moi aussi j’irais à l’école !

 

Cette école était en fait une salle de classe intégrée au bâtiment qui abritait la Mairie au rez de chaussée. L’appartement de Monsieur le Maire et de son épouse, Madame l’institutrice, était à l’étage. C’était des personnes importantes au village, on venait les voir pour les « écritures » et les démarches administratives ainsi que pour des conseils comme je l’appris plus tard.

 

 

 

A droite, la porte d’entrée de l’école primaire.

 

 

La petite porte à droite menait à une petite cour de récréation en terre battue et sur le côté droit de la cour se trouvaient les  deux « cabinets ». Un petit toit les abritait et chacun avait une porte en bois peint que l’on n’avait pas le droit de fermer au crochet (ordre de l’institutrice).  Il fallait faire garder la porte par une camarade. Un minuscule préau jouxtait ces « toilettes » mais il ne pouvait tous nous abriter les jours de pluie ; dans ce cas nous n’avions le droit d’aller aux cabinets que par petit groupes, certains s’abritant sous le préau pour prendre l’air quelques minutes.

 

Un poêle à bois trônait au milieu de la classe. Les 25 élèves environ de l’école, tous niveaux confondus du cours préparatoire jusqu'au certificat d’étude (de 6 à 14 ans - école obligatoire dans les années 50 jusqu'à 14 ans) étaient regroupés et placés en rangs devant l’institutrice, les petits dont je faisais partie, à gauche, et les grands de dernière année, à droite près des fenêtres. De mon côté, les grandes cartes de géographies et d’histoire de France recouvraient le mur, ainsi que d’autres images éducatives de sciences naturelles. Que n’ai-je regardé cette carte de France représentant en vert les plaines, en beige les petites montagnes, en brun les hauts sommets, avec de grosses veines bleues, sinueuses, traçant les fleuves et les affluents. Le tout bordé par endroit de bleu ciel pour « la mer ». J’ai eu cette carte pendant trois ans sous les yeux et j’ai appris ma géographie à cette époque avec notre institutrice. Quand je visualise maintenant la carte de France, c’est toujours cette image qui me vient à l’esprit !

 

Bien sûr, les filles et les garçons étaient vaguement séparés. Pour respecter la tradition et les consignes de l’éducation nationale, faute d’avoir des classes différentes, nous avions des tables différentes, mais quand il restait au comptage une fille et un garçon pour une seule table, on se la partageait, Madame l’institutrice ayant bien spécifié qu’il y avait une limite à ne pas franchir au milieu de la table. Gare à ne pas laisser un coude ou un cahier dépasser car elle veillait.

 

C’était une bonne et gentille maîtresse que nous appelions « Madame » avec déférence. En guise de punition, nous recevions quelques lignes à recopier ou au pire nous devions passer quelques minutes dans un coin de classe pour nous calmer. Il m’est arrivé d’avoir des lignes mais jamais le coin. Je n’étais pas indisciplinée en classe, par contre je me rattrapais dés la porte franchie et l’école perdue de vue !

 

En hiver, on apportait chacun une bûchette à brûler dans le poêle afin d’avoir du chauffage. De temps en temps le poêle tirait mal et nous étions un peu enfumés mais ça sentait bon et puis on ouvrait les fenêtres pour aérer. Rien ne nous perturbait sauf l’arrivée d’un inspecteur, car nous pensions que c’était pour nous juger que celui-ci venait. Je ne savais pas ce qu’il pouvait m’arriver de terrible si l’inspecteur avait décidé tout à coup que j’apprenais mal, je savais qu’on ne pouvait me renvoyer car l’école était obligatoire alors… je n’arrivais pas à imaginer ce qui pourrait se passer et je n’en parlais pas à la maison. J’aimais l’école, mon institutrice, et mon essai de Janvier à début Juillet m’ayant permis d’apprendre à lire et à écrire, j’étais passée en 1ère année du cours élémentaire. J’avais dépassé mes 6 ans, tout allait bien, j’avais des « images » en récompense mais je respirais mal quand ce maudit inspecteur passait le pas de la porte !

L’entrée et la sortie de classe étaient strictement encadrées. Après l’appel de la cloche, la maîtresse nous mettait en rang deux par deux, les filles devant, les garçons derrière, des petites classes aux plus grandes. Nous entrions en silence, allions près de notre place en restant debout et pouvions nous asseoir dès le signal donné par Madame l'institutrice. C’était la même chose pour la sortie ; s’il y avait du bavardage ou du chahut, la maîtresse interrompait la marche de la « colonne » et nous devions attendre que le calme soit revenu. C’était efficace car nous étions affamés le midi et pressés de sortir nous dégourdir le soir, donc nous ne voulions pas être retenus et la sagesse l’emportait pendant quelques secondes.

Ce qui m’avait enthousiasmé quand j’avais commencé à fréquenter l’école c’était le choix des tabliers et des nœuds assortis dans les cheveux. J’avais eu droit à deux tabliers neufs la première année, qui étaient plutôt des robes, en tissu écossais avec des teintes vives… Ils étaient sans manches mais avec des volants qui partaient devant, de la taille, remontaient sur les épaules et redescendaient dans le dos où la large ceinture ornait le tablier d’un magnifique nœud que ma grand-mère faisait chaque matin. Mes longs cheveux indisciplinés étaient remontés sur les côtés et attachés sur le sommet de ma tête avec une grosse barrette agrémentée d’un ruban à double nœud assorti aux  couleurs du tablier. La semaine suivante, je changeais de tablier, mais les nœuds changeaient plus souvent, ma grand-mère, coquette elle-même le dimanche, voulait que sa « Linette » soit « toute belle ». Bien sûr, je la revois encore repasser les volants des tabliers avec son petit fer pour les faire « gonfler » le plus possible, ainsi que les rubans…

A chaque rentrée, nous prenions l’autocar pour aller à Reims faire les achats nécessaires comme les tabliers, la paire de chaussure, le pantalon et quelques articles scolaires tels les plumes, l’encre, les crayons et la gomme. Le plumier était en bois et on le conservait plusieurs années sauf perte ou casse. On en profitait pour racheter des sous-vêtements, le reste était cousu ou tricoté comme les chaussettes, gants, bonnets, tricots, gilets, mouchoirs.

A cette époque, chaque fin d’année scolaire se finissait, avant le 14 juillet, par la remise des prix. Comme c’était une petite école, cela se passait dans la classe, en privé, et les prix d’excellence et les prix d’honneur couronnaient les meilleurs élèves des « grandes classes » qui avaient alors droit à un petit livre avec un certificat collé sur la première page. Les plus petits recevaient des Billets de Satisfaction ou des Images. Chaque élève était appelé par son nom et se présentait sur l’estrade pour recevoir son prix ; Suivaient les accessits dans l’ordre décroissant puis un prix de bonne conduite, un prix d’assiduité, un prix d’encouragement… l’un dans l’autre comme nous n’étions pas nombreux, presque tous avaient un prix. Les parents ne venaient pas, ce n'était pas la coutume dans ce petit village d'une centaine d'âmes et nous ne chantions pas la Marseillaise que pourtant nous avions apprise.